"Ce qui ne me tue pas me rend plus fort" écrit Friedrich Nietzsche (in. "Ecole de la guerre et de la vie").

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Et, durant  toutes ces années, au fil des catastrophes que j'ai du surmonter, les moments difficiles, les conflits, les heurts, les incompréhensions, les injustices et j'en passe, j'ai pensé la même chose. Mais jusqu'à que point ? On me demande souvent : "mais comment faites vous ? A votre place, il y a longtemps que je serais morte". Et ces personnes n'ont pas tort, car je me le demande moi-même. J'ai dernièrement été invalide en raison d'une lourde opération du genou et j'ai eu tout le temps de penser. Chose devenue rare de nos jours pour nos contemporains, raison pour laquelle je suis friande d'auteurs plus anciens, Nietzsche en est la preuve, malgré le fait que je penche plus pour Lacan. Bfef.

Mon ex-mari, ce charmant homme, m'a dit un jour : "t'aurais du crever avec ta mère". Et ce n'est pas faux car poly-traumatisée comme je l'étais, je me demande moi-même comment j'ai survécu à un tel carnage (cf. accident de voiture de mes parents le 31 mai 1973). Je serais donc déjà morte une première fois, en 1973 avec père et mère. Parfois je culpabilise en y pensant. Pourquoi moi ? Y'a t'il un raison pour que cet enfant de 7 ans survive à une telle catastrophe ? Et plus les années passent, plus je me dis que probablement, Dieu (s'il existe ou quel que fût son nom) m'a laissée la vie pour une bonne raison. Je n'ai cependant pas encore trouvé laquelle...

Lorsque je repense à ces années passées auprès de mes tuteurs, entre 1973 et 1983, ces 10 années me paraissent une éternité. Le manque d'amour et d'affection ne m'ont pas tuée non plus. Plus tard, lorsque mes deux familles sont rentrées en guerre, je me suis retrouvée là, au milieu, impuissante, et je n'ai pu que subir la haine qui animait mes deux familles. Et bien plus tard encore, à mon adolescence, j'ai pu prendre conscience du chemin que j'avais fait, seule, et je m'estimais heureuse d'être encore debout et à peu près équilibrée. Quel autre enfant aurait survécu à cela ? L'orphelinat aurait il été plus enviable qu'une famille haineuse en tous points. Avec les années, des paroles, des souvenirs me reviennent -non, je ne suis pas sénile !- et je me rappelle de ce que m'a dit un jour mon grand-père : "la juge des tutelles t'a placée auprès de nous afin que nous t'amenions toi et ton héritage jusqu'à ta majorité. N'en demande pas plus"... Voici résumé en quelques mots le contexte dans lequel je me suis retrouvée après avoir perdu père et mère.

La vie ne m'a pas épargnée. J'ai connu les années Sida, j'ai perdu beaucoup de mes amis/es, et là encore je me suis sentie impuissante. J'évoluais dans un univers parallèle à celui de mes contemporains. Je suis rarement sortie dans les clubs gay, à l'exception du Palace, du Privilège, du Boy et du Queen. J'étais en quête d'Amour et c'est probablement ce qui m'a sauvée. Loin des dictats d'alors, je ne me reconnaissais pas dans les relations d'un soir. J'ai eû la chance de faire de belles rencontres, de vivre de belles histoires, plus ou moins longues, pour lesquelle je l'avoue j'ai une certaine nostalgie. Une en particulier, mais je ne peux pas tout vous dévoiler. On m'a souvent "quittée", plus que je ne suis partie de mon propre chef. Allez savoir ? Ce monde parallèle peut-être dans lequel je ne me reconnaissais pas et dans lequel je ne trouvais pas ma place. Je dirais qu'entre 1983 et 1995, ma vie a été un tel chaos : j'ai connu la faim, l'errance, la peur, le froid, l'incertitude, le rejet, l'indifférence, le mépris, la haine... je me souviens d'épisodes à l'ANPE à l'époque : "nous n'avons rien pour les gens comme vous ici". Je revois cet employé, sa bouche crispée de dégoût en ma présence. J'habitais alors dans un petit studio dans le quartier Montorgueil. J'en garde des souvenirs tendres. Un petit immeuble qui donnait sur une petite cour. Il m'arrivait de passer des semaines sans sortir, tellement le monde extérieur me semblait cruel. C'était le temps des T.U.C. (Travaux d'Utilité Collective) et autres contrats précaires. Des contrats "emploi/formation". La formation n'arrivant jamais ! Des petits contrats en intérim, et le reste (voir "Famille chérie")... Je n'ai cependant jamais baissé les bras et une fois de plus, c'est debout et à peu près "alignée" que je me suis sortie de ce marasme qu'était ma vie.

Puis les choses se sont accélérées entre 1995 et 2001, date de mon changement d'identité. J'avais la sensation de détenir un tel pouvoir, une telle rage en moi que j'aurais pu abattre les montagnes ! J'ai fait face à l'ignominie des équipes médicales de Saint Anne, fait face à mon employeur, à l'administration et à la République Française. Rien ne pouvait m'arrêter. J'ai multiplié les boulots, les CDD, failli perdre l'héritage que m'avaient laissé mes parents, failli perdre mon appartement. Mais rien, ne me semblait impossible. J'avais survécu à tant et tant d'évènements que j'avais la sensation que rien ni personne ne pourrait m'atteindre ni se mettre sur mon chemin. A cette époque, je n'avais aucun scrupule à laisser sur le trottoir les personnes qui ne voulaient pas me suivre. J'ai perdu beaucoup de ceux que je pensais être mes amis/ies, je me suis mise beaucoup de gens à dos. Mais je ne regrette rien. C'était un combat, celui d'une vie, un combat de la vie sur la mort.

Le 11 avril 2001, lorsque je suis rentrée à la clinique à Brighton pour subir mon intervention de chirurgie de réassignation sexuelle, le chirurgien est venu me rendre visite. Il fallait que je signe un nombre incroyable de "décharges" en tous genres : perforation de la vessie, des intestins, complications, nécroses en tous genres. L'issue fatale étant la mort. J'ai signé en toute conscience. La veille au soir, nous étions allés dîner dans Brighton. C'était peut-être le dernier repas de Bruno, et Andréa n'aurait peut-être jamais vu le jour le lendemain ? Je suis partie sereine au bloc opératoire. Je savais de manière pertinente que cette intervention chirurgicale comportait des risque et que je pouvais en mourir. J'étais accompagnée de la personne en laquelle j'avais le plus confiance et je lui avais fait promettre que, quoi qu'il arrive, le prénom de "Bruno" ne soit mentionné nulle part sur une quelconque sépulture. Je me suis réveillée, 6 heures après, et j'étais vivante, une fois de plus.

Depuis lors, j'ai perdu la foi. Pour des raisons multiples. Moi qui étais une fervente pratiquante et qui avait, en son temps, souhaité rentrer dans les ordres. Peu avant mon intervention, je suis partie faire une retraite dans un monastère près de Nice. Mais je n'ai jamais perdu foi en moi. La vie ne m'avait pas épargnée ; une vie semée d'embûches, mais je suis devenue un roc. Pas seulement pour moi, mais aussi pour vous qui me lisez et quelques personnes que l'on met sur mon passage. Je suis celle à qui l'on vient volontiers parler de ses problèmes, de ses petits bobos de la vie. Tout me paraît tellement "superficiel" au regard de ce que j'ai du affronter dans cette vie. Je n'ai pas d'attaches, les choses matérielles sont devenues tellement peu importantes. Je m'attache à la vie, à ma vie. Je fais place nette de tout ce qui pourrait entraver mon épanouissement et mon évolution personnelle. Il y a bien longtemps que je n'ai plus d'illusions quant à ma vie professionnelle.  Mon employeur m'a plus souvent humiliée qu'il ne m'a mise en avant. Pas d'évolution de carrière. Mon travail est purement alimentaire et j'avoue n'en retirer aucune satisfaction, si ce n'est celle de ne pas avoir à me vendre comme le font hélas bon nombre de mes consoeurs. 

Il y a peu, je repensais aux derniers mots de ma tutrice sur son lit de mort. Alors que je lui demandais si elle ne m'avait jamais aimée, elle m'a répondu : "ne me demande pas cela, c'est au delà de mes possibilités". Les mots "regret" et/ou "remord" ont été totalement occultés de mon vocabulaire. Toute ma vie durant, j'ai fait le bien autour de moi, sans jamais ne rien demander en retour. Aujourd'hui, je ne souhaite qu'une chose : vivre en paix. Et pour cela, je ne laisserai rien ni personne s'opposer à ma sérénité, à ma paix intérieure parce qu'enfin, après 51 ans, j'ai fait la paix avec moi-même et surtout avec ceux qui, durant toutes ces années, se sont acharnés à me rendre la vie encore plus difficile ou à semer mon chemin d'embûches. 

Ma tutrice me disait souvent : "tu es née sous une mauvaise étoile". Elle avait tort.

J'ai eû mille raisons de mourir, mais je suis encore vivante, et je compte bien  le rester encore longtemps. Vous n'avez pas fini de me lire !