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Lorsque je me penche sur mon passé, je m'étonne moi-même d'avoir accompli et vécu tant de choses. Certes, j'ai un demi siècle, mais je doute que le commun des mortels aie vécu le quart de ce que j'ai vécu.

J'ai dernièrement été confrontée à une agression dans l'enceinte de mon immeuble de la part de l'un de mes voisin. Acte transphobe ? Je ne saurais le dire. J'en saurais plus prochainement puisqu'à ma demande, une confrontation a été organisée. Le monsieur en question semble ne pas apprécier les bonnes manières, les personnes bien élevées. Il semble d'ailleurs dénué de l'un et de l'autre. Néanmoins, cette agression a ouvert d'anciennes blessures que j'avais mise 4 ans à panser : les coups portés par mon ex-mari par deux reprises en 2012. Tout avait commencé par une claque, puis les violences sont allées créscendo jusqu'à m'amener à l'hôpital. Je parle rarement de cet épisode. Non que je sois dans le déni le plus total concernant les violences conjugales dont j'ai été victime, mais disons que c'est une période douloureuse de ma vie... une de plus. Et cette nouvelle agression, quelle que soit sa nature, est venue ouvrir des plaies qui s'étaient -à peu près- cicatrisées.

Ce qui me choque le plus, est l'indifférence à laquelle j'ai été confrontée à cette période de ma vie. J'ai vécu ma transsexualité, je l'ai menée à terme. Je l'ai voulue. C'est une conviction qui ne m'a jamais quittée. Au même titre que j'ai souhaité cette union avec cet homme, moi qui suis une solitaire endurcie par cette vie qui ne m'a pas toujours épargnée. J'ai vécu mon "rêve de princesse", la robe, les fleurs, les voeux et les alliances échangées. J'étais loin de me douter que cette union virerait vite au cauchemar. 

Les premières fois où j'ai été confrontée à la folie de mon ex-époux, j'ai trouvé refuge chez des voisins qui m'ont gracieusement ouvert leur porte et mise à l'abri le temps que la gendarmerie arrive. Ces gens ne m'avaient jamais salué auparavant, à peine échangé quelques mots. Puis les fois suivantes, j'ai fui. J'ai trouvé refuge chez des amis, un seul pour tout dire ! On se sent bien seule dans des situations de conflit comme celle-ci. Les gendarmes ne se déplaçaient même plus : "si votre mari vous frappe, c'est que vous le voulez bien" m'a t'on répondu un jour... "Vous avez été un homme, vous avez eû des couilles : pourquoi est-ce que vous ne lui foutez pas votre poing dans la gueule" ? Jusqu'au jour où j'ai posé LA question lors d'une nième visite à la gendarmerie : "ma transsexualité vous pose t'elle un problème" ? La réponse fût sans équivoque. Ces messieurs de la gendarmerie nationale se sentaient "mal à l'aise" en ma présence...

Je me souviens de mon passage à l'Unité Médico-Judiciaire dont dépendait ma commune. On m'a mise nue. Il faisait très froid. Le médecin m'a montré mes hématomes, les diverses blessures infligées par mon mari d'alors. La femme médecin m'a dit : "tout ceci est de votre faute, c'est que vous le voulez bien. Si vous retournez au domicile conjugal, la prochaine fois, c'est à la morgue que j'irai vous examiner". Je ne suis jamais retournée au domicile conjugal... Je devais être placée dans un centre pour "femmes battues" à Goussainville, mais l'assistante sociale m'a trouvé un hébergement provisoire dans une résidence hôtellière. J''ai trouvé une oreille attentive auprès de la police nationale. Une "vraie" écoute. J'ai demandé une ordonnance d'éloignement qui ne m'a jamais été accordée. J'ai vécu dans la terreur de voir mon mari apparaître à tout moment. On appel cela un "syndrôme de persécution". 

Mon divorce a duré près de 4 ans. J'ai failli perdre tous mes biens. Ceux que mes parents et mes grand-parents m'avaient laissés,  et ce que j'avais gagné durant une longue vie de labeur. J'ai commencé à travailler à 18 ans, tout en poursuivant mes études. La suite, vous la connaissez et je ne reviendrai pas dessus. J'ai souvent pensé que j'étais la seule parmi toutes les femmes divorcées, victimes ou non de violences conjugales, à avoir vécu un divorce aussi sordide car il n'y a pas d'autre mot. Lorsque je regarde autour de moi, lorsqu'il m'arrive de me confier à un proche ou une connaissance, je me rends compte que d'autres femmes vivent ce cauchemar au quotidien, et dans la durée. J'ai su partir à temps... avant qu'il ne soit trop tard.

Je suis une "belle" et "bonne" personne. Pas dans le sens littéral du terme, mais dans mon âme. J'ai toujours souhaité -et je m'éfforce encore- faire le bien autour de moi. Aussi, je ne peux pas comprendre que l'on puisse me faire du mal ou que l'on souhaite porter atteinte à ma personne, verbalement ou physiquement. Je ne me suis jamais battue de ma vie. J'ai le souvenir d'avoir un jour souhaité gifler une de mes cousine qui m'avait dit : "ta mère était une pute, et tu suis le même chemin". Mais ma main s'est arrêté avant même d'atteindre son visage. 

Il y a tant de cruauté en l'homme. Je me suis toujours demandé comment mon ex-mari était passé de "Prince charmant" à "tortionnaire"... mais lorsque je contemple le monde du haut de mon demi-siècle, je me rends compte que tout cela n'est pas très beau à voir. Je n'ai pas eu d'enfants. J'ai partagé quelques temps la vie de mes deux beau-fils avec lesquels je n'ai plus eû aucun contacte, et je ne le souhaite pas d'ailleurs. Quel avenir pour eux ? Il faut être fou ou inconscient pour vouloir mettre un enfant au monde, dans CE monde là ! 

J'aurais passé ma vie à me battre. Un jour, Roselyne Bachelot avec laquelle je m'entretenais dans le cadre de mon travail m'a dit : "nous vaincrons les méchants". Ce n'était pas gagné, déjà à l'époque, et bien moins encore maintenant. Néanmoins, je ne cesserai jamais le combat. Je me suis engagée il y a 15 ans maintenant à défendre la cause des personnes transsexuelles, et je continuerai. Une amie m'a dit dernièrement de laisser la place aux jeunes. QUI pour défendre notre cause ? Donnez moi des noms ? Je suis parfois révoltée lorsque je lis les recueils de mon amie Marie-Pierre Pruvost (alias Bambi). Elle relate des situations tellement humiliantes, blessantes, traumatisantes. Transposées dans le temps, elles le sont tout autant pour celles et ceux qui les vivent au quotidien. La transsexualité est un sacerdoce. C'est comme une croix que l'on porte sur son dos ou pire encore, l'étoile rose qui nous a été imposée par les allemands lors de la seconde guerre mondiale. Cette étoile rose qui nous a mené tout droit dans les camps de concentration où nous avons été exterminés.

Alors comparé à tout cela, les coups infligés par mon ex-époux, je les ai oubliés. Les plaies se sont refermées jusqu'à cette dernière agression. De quelque nature qu'elle soit, elle sera punie parce qu'aujourd'hui je suis plus forte et que si la vie ne m'a pas épargnée, elle m'a rendue plus déterminée que jamais. Et ce que je fais aujourd'hui, je le fais pour celles et ceux qui me succèderont. Je n'aurais aucuns remords ni regrets lorsqu'il sera l'heure de tirer ma révérence. J'aurais fait ce pourquoi j'étais destinée : faire le bien autour de moi, et rendre la vie de mes semblables plus enviable. Amen !

 

Nota : cette fin d'année a été particulièrement bien chargée puisque je viens de donner successivement deux interviews : une pour le New York Times qui paraîtra en début d'année, et une autre destinée à Médiapart. Un projet cinématographique est à l'étude, mais je n'en dirai pas plus.