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C'est fou comme les gens peuvent être méchants, aigris, jaloux, idiots, bêtes, incultes et j'en passe...

22 ans que je travaille dans cette entreprise (que je ne nommerai pas car tout le monde sait pour qui je travaille) et 17 ans que je suis revenue dans ma nouvelles identité et pourtant, je suis toujours confrontée aux mêmes personnes, méchantes, aigries, jalouses, idiotes, bêtes, incultes et j'en passe...

Un évènement récent est venu perturber ma sérénité, et toute l'estime de moi que j'avais mise 5 ans à reconstruire à l'issue de mon divorce et des horreurs qu'avait pu me dire mon ex-époux. 5 ans que je rebâtissais, petit à petit, pas à pas, cette certitude qui était la mienne. J'étais devenue "madame-tout-le-monde" et c'était mon souhait le plus cher. Cette dame qui fait ses courses au supermarché, promène son petit chien, dîne chez des amis, sort au cinéma, et tout cela dans l'anonymat le plus total. Jusqu'à cette conversation, à 10.500 mètre d'altitude :

-" tu sais, mon mari voyageait sur ton vol l'autre jour entre Berlin et Paris. Il m'a appelé et m'a demandé depuis quand on embauchait des travestis dans notre compagnie".

Sur le moment, je suis restée quelque peu perplexe. Sans que j'ai pu de mon côté en placer une, elle reprend :

-"oui, parce que soyons honnêtes, tu es grande, et ton visage est carré, tu sors du lot, on ne voit que toi dans l'avion. Et puis tu as été médiatisée, trop peut-être".

Et là, moi qui suis connue pour avoir ce que l'on appelle du "répondant", je n'ai pas su quoi lui dire. Déjà parce que nous allions atterrir, et puis parce que je me suis sentie soudainement tellement mal. Comme cela ne m'était pas arrivée depuis.... oh, des lustres ! Alors j'ai refait l'inventaire de ces 17 dernières années. Il y avait bien longtemps que l'on ne m'avait pas assimilée à un "travelo" (c'est en ces termes que j'ai reçu des lettres de menaces de mort il y a plusieurs années déjà). J'ai repris tout ce que j'avais mis en place afin de me fondre dans la masse. La chirurgie esthétique, le changement d'environnement, le changement de... tout ! Et là, comme si de rien n'était, ma collègue me balance au visage, sur mon lieu de travail, ce qui semble être pour elle un discours anodin, son analyse d'une situation qu'elle ne connaît absolument pas, la pauvresse. Je me suis bien gardée de lui faire un discours sur la trans-identité, je n'en avais ni le temps... et je venais surtout de perdre tous mes moyens. Je suis retournée m'asseoir, éberluée par ce que je venais d'entendre.

De vous à moi, je vis cela quasiment au quotidien lorsque je suis sur mon lieu de travail. L'été dernier, un collègue m'a proposé de l'argent car il n'avait jamais "essayé avec une trans". Je lui ai poliment répondu qu'il pouvait se rendre sur les boulevards des Maréchaux, près de la Porte de la Chapelle et que des "dames", très sympathiques, feraient volontiers cette besogne à ma place et à un tarif défiant toute concurrence. J'étais bien trop chère pour lui ! Il a eû l'intelligence de ne pas poursuivre.

Il y un autre de mes collègue, un brave garçon (traduisez : "un pauvre type") qui me sollicite sans cesse afin que je lui montre "ma chatte et mes seins".  Je prends cela à la rigolade, sauf que cela ne me fait plus rire du tout... j'en parlais dernièrement avec des collègues nées biologiquement "femmes" qui me disaient de ne pas en prendre ombrage parce que cela leur arrivait aussi fréquemment. 

J'étais dernièrement confrontée à un changement de hiérarchie. Mon interlocutrice qui se voulait réconfortante me dit : "pour gérer une personne comme toi"... Oups. Elle s'est vite reprise : "ce n'est pas du tout ce que tu penses ; je parle de ton expérience, de tes années de présence dans l'entreprise". Elle a eû raison de se reprendre parce que je ne laisse plus rien passer. C'est quoi "une personne comme moi" ? D'ailleurs, mes interlocuteurs ont un comportement tellement bizarre, comme si j'étais venue d'une autre planète, comme si je ne comprenais pas leur langage.

Parlons avancement professionnel. Je me souviens de ce RRH (Responsable des Ressources Humaines) qui m'avait dit : "estimez vous heureuse d'avoir un travail. Vous êtes mieux dans un avion chauffé plutôt qu'au bois à vous peler les miches". C'était en 2001 et ses mots résonnent encore dans ma tête. D'ailleurs je ne manque pas de le leur rappeler. Nous sortons de six mois de procédure pour "harcèlement" et "souffrance au travail". Les personnes présentes lors de cette réunion semblaient découvrir tout ce que j'avançais (et dont je vous ai parlé dans mes précédentes publications pour celles et ceux qui me suivent). D'autres savaient que j'étais arrivé à la limite de ce qui était supportable. Si notre pays ne comptait pas tant de chômeurs et si le marché du travail était florissant, il y a bien longtemps que je leur aurait donné ma démission. Mais les choses sont ce qu'elles sont. Et puis en tant que femme ayant un passé de "transsexuelle", j'ai peu de chances de me voir offrir un travail (une amie est restée 4 ans au chômage après son changement d'identité).

J'ai donc définitivement abandonné l'idée de passer au grade supérieur. D'hôtesse à chef de cabine. La suite logique dans une carrière comme la mienne si vous vous y connaissez un peu en aéronautique. La "chef de cabine" étant la personne qui supervise les équipages dans l'avion. Pourquoi ? Parce que je suis lucide et je sais que l'on m'attend au tournant. On ne me laisse aucune marge d'erreurs et dans un poste comme celui de "chef de cabine", je me retrouverai en contact directe avec les pilotes. Ceux-là mêmes qui se permettent de me débarquer au prétexte qu'ils "ne veulent pas de travelo dans leur avion". Alors j'ai mis une croix sur ma carrière. Ils ne savent pas ce qu'ils perdent. C'est mon point de vue et ils ne semblent pas le partager. Selon eux, c'est une décision "raisonnable". Cependant, si quelqu'un avait eu un tant soit peu de poids et de tempérament, il m'aurait passé directement "chef de cabine" afin de faire la nique à mes détracteurs.

J'ai perdu mes certitudes et mon estime en quelques minutes, le temps d'un atterrissage... depuis lors, je me regarde sans cesse dans le miroir (chose que je ne faisais plus depuis des lustres) ; je me réveile la nuit ; dans mes rêves, on me poursuit en criant : "travesti, travesti"... je regarde toutes les photos prises de moi par les plus grands photographes ; je demande à mes proches si je ressemble vraiment à un "travesti". Je doute, je souffre, j'ai mal...

Je venais justement de donner une interview pour le magazine en ligne "8è étage" intitulé "La vie au bureau côté trans". Je l'ai même adressé à mon employeur qui n'a rien trouvé à redire, et pour cause !

Alors je me demande : est ce de la méchanceté ? de l'ignorance ? de la connerie ? Certes, je ne suis pas une femme génétique, mais je vaux certainement bien plus que mes détracteurs ET JE LES EMMERDE !