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Je n'ai jamais cessé de donner des interviews... et ce 17 ans après mon changement d'identité. Non pas pour gonfler mon égo, mais parce que je pense être un personnage emblématique de notre communauté et que la presse semble ne jamais m'avoir oubliée. Comme je l'ai déjà exprimé, Coccinelle m'avait demandé, quelques temps avant sa mort, de "reprendre le flambeau". Je pensais avoir fait ce que j'avais à faire, mais je me suis vite rendue compte que les choses n'avançaient pas comme je l'aurais souhaité.             France 2 m'a dernièrement contactée pour Réservoir Prod (trop "voyeur", j'ai donc refusé l'invitation) mais aussi des médias papier. Le dernier en date m'a consacrée 4 pages, rien que ça. L'interview se voulait glamour, bienveillante. Tout allait bien jusqu'à ce que je reçoive l'exemplaire promis par le rédacteur en chef. Quel ne fût pas ma suprise en découvrant la première de couverture :

"24 H AVEC UNE TRANS DEVENUE HOTESSE DE L'AIR".

L'interview reprenait, "heure par heure", mon emploi du temps, du lever au coucher. J'avais trouvé cela plutôt drôle. Quelle ne fût pas ma surprise en découvrant que le photographe était celui-là même avec lequel j'avais fait ma première séance photo en 2001 lors de la sortie de mon autobiographie. Quant au journaliste, je lui avais déjà donné une precédente interview. J'étais donc plutôt confiante du résultat. Je ne laisse jamais une interview partir à l'impression sans l'avoir lue, relue et actée. J'ai donc été blessée de constater que non seulement certaines photos que je n'avais pas acceptées avaient été publiées sans mon autorisation, quant au titre... C'est "accrocheur" m'a répondu le rédacteur en chef lorsque je l'ai contacté. Il ne comprenait pas la raison pour laquelle j'étais blessée.

Une amie proche me dit de reprendre le titre en changeant les mots : "24 heures avec un arabe devenu djihadiste" ; "24 heures avec un noir devenu cannibale". Je pense que vous comprendrez mieux la portée insultante et stygmatisante de cette accroche très "accrocheuse". Mais il était trop tard. Le magazine était publié et dans les kiosques. Ainsi donc, une si belle interview sur papier glacé se transformait en torchon, dégradant, juste bon à passer à la benne -après recyclage.

C'est là tout le problème. Celui de ma vie, celui de mes consoeurs. Même si la transidentité a dernièrement été souvent portée à l'écran (France 2 et M6 dans la même semaine), les choses ne semblent pas évoluer. Lorsque je lis les recueils de mon amie Bambi, je me rends compte que notre vie semblait bien plus confortable lorsque nous étions cantonnés aux métiers du spectacle dans les cabarets parisiens. Le Carrousel, Madame Arthur, Chez Michou, l'Alcazar. Nous vivions en autarcie, ne fréquentant que les lieux qui nous étaient réservés. Bien souvent lorsque je parle avec des "anciennes", mes yeux sont pleins d'étoiles. Des clubs nous étaient réservés, Le Scaramouche entre autre. On pouvait se "traveloter" et rire entre nous... et le lendemain, la vie reprenait son cours, dans sa "normalité". Qu'en est il aujourd'hui ? Je me rends compte ô combien il est difficile pour nous, femmes ayant suivi un parcours "trans" de nous fondre dans une pseudo "normalité". Que ce soit dans notre vie personnelle que professionnelle.

Et je sais de quoi je parle. J'ai divorcé en 2014. Je suis toujours aussi seule. Quand un homme apprend mon parcours, son analyse est la suivante : "un homme devenu femme restera toujours un homme à mes yeux". Les quelques hommes qui seraient susceptibles de s'intéresser à moi recherchent le côté "sensationnel". Se "faire une trans". Sans compter le côté parfois "dégradant" de leur stratègie afin de m'approcher. Parfois, les langues se délient. Je parlais dernièrement avec la gérante d'un club parisient que j'affectionne particulièrement. Elle m'avoue, au cours de notre conversation, que certains clients se seraient plaints de ma présence dans son club. C'est une femme fabuleuse, sa vie, son parcours, elle peut me comprendre. Elle a pris le parti de perdre certains de ces clients car elle ne comprend pas que l'on puisse faire preuve d'autant d'intolérance, surtout dans le milieu de la nuit. Devrions nous nous cantonner dans des clubs qui nous seraient réservés ? Il n'en existe pas. J'ai testé les soirées "Drôles de Dames"... sans commentaires. Dois je accepter une ghettoïsation ? Ne fréquenter que des "gens de mon espèce" ? dans des lieux qui me seraient réservés ? Travailler dans un cabaret ? La réponse est NON.

J'entame un enième procès contre l'une de mes collègue, particulièrement indélicate qui a suggéré que mon employeur actuel recruterait des "travestis" en parlant de moi bien évidemment et cela par deux fois. Je suis tellement fatiguée de devoir, sans cesse, me justifier, sur mes choix, sur ma vie et la manière dont je la mène. Je viens de faire un trait sur une Amitié de 25 ans parce que je ne me sens pas comprise, mais plutôt jugée et ce quoi que je fasse. Je préfère à présent la solitude à la compassion des gens qui m'entourent.

Quant à la presse, aux médias, ils ne font que reléguer une image, celle qui les arrange le plus. Du pathos... Etre une personne ayant suivi un parcours transsexuel fait de nous de pauvres créatures, reléguées à la misère et l'errance... Cette image arrange tout le monde sauf nous. Cependant, je ne cesserai jamais de m'exprimer, de donner des interviews, de me "montrer". Je suis fière de ce que je suis, fière d'être allée au bout de mes convictions. De mener ma vie telle que je l'aie toujours voulue. Qui peut s'en vanter ?

Alors ne je laisserai personne se mettre en travers de mon chemin. Personne ne me dire ce qui est bien et ce qui ne l'est pas. Jamais plus je n'accepterai l'humiliation d'être reléguée à un statut de "trans". Je suis une femme, libre et libérée. Quoi que vous puissiez en penser. Je ne suis pas "un homme devenu une femme". Je suis un être humain, doué de sentiments, avec ses convictions, ses peurs, ses craintes, ses joies et ses peines. Je n'autoriserai plus jamais personne à me juger.

Un être humain. Point.